Archives Mensuelles: janvier 2015

La santé malade

Contrairement à ce que pourraient nous laisser croire les annonces d’une augmentation du tarif de la consultation des médecins, ce ne sont pas les médecins qu’il faut soigner.

Ne nous trompons pas de malades : c’est la santé qui est en crise, une crise profonde qui dure depuis longtemps.

Concrètement pour la population, cette crise se manifeste par des difficultés d’accès aux soins ainsi qu’une progression régulière des renoncements aux soins qui s’explique par l’augmentation continue des restes à charge. A noter que les refus de soins se font également de plus en plus fréquents.

Il résulte de cette situation une dégradation des indicateurs de santé de la population en particulier pour certaines catégories (jeunes, personnes âgées, précaires). Cette baisse de qualité est un paradoxe pour le 2e pays le plus dépensier au monde en matière de santé par habitant et le 1er pays au monde en matière de dépenses de santé à l’hôpital par habitant.

Sur fond de déficits, l’insatisfaction de la population et la grogne des professionnels de santé tant en ville qu’à l’hôpital augmentent donc sensiblement.

Pour les fêtes de fin d’année, tout cela est soudain devenu un problème de médecins plus que de professionnels de santé. La solution a été identifiée avec une facilité déconcertante : retirer le projet de loi de santé pour que surtout rien ne change sans proposer de projet alternatif mais en exigeant des moyens financiers supplémentaires pour les médecins libéraux.

Au regard de la gravité des problèmes posés aux malades, aux professionnels et au pays, il est impensable de rester sur un statu quo.

Nous devons interrompre la progression des inégalités sociales de santé et restaurer l’accès aux soins pour tous. Apporter des solutions dans ce sens est non seulement nécessaire mais aussi franchement urgent.

L’insatisfaction des malades, relayée par les élus et les associations de patients, porte sur l’organisation des soins et notamment sur la continuité des soins. Comment trouver un professionnel de santé lorsqu‘on en a besoin ? Comment obtenir une réponse quant à un traitement en cours ? Comment bénéficier des soins les plus adaptés à son état de santé ?

La réponse à ces attentes passe par

  • un renforcement de l’intervention des médecins généralistes
  • le développement des coopérations entre les professionnels de santé du premier recours

S’agit-il de soigner les médecins ou de soigner les malades ?

Demander des moyens est légitime pour les médecins. Encore faut-il qu’ils répondent aux besoins de la population et que les moyens obtenus aillent aux médecins généralistes de premier recours – dont la population a le plus besoin – et au développement des coopérations pluriprofessionnelles indispensables pour une prise en charge adaptée des soins aux malades.

Considérer que les médecins ne sont pas assez rémunérés pour leur travail à partir d’un acte valorisé à 23 euros est légitime.

Le calcul pourrait a priori être simple pour une augmentation de 2 euros et un passage à 25 euros par rapport aux 23 actuels pour près de 270 millions d’actes. Pourtant, l’addition et surtout les bénéficiaires ne s’arrêtent pas là car la valeur du C impacte d’autres activités que la consultation des médecins généralistes, notamment les médecins spécialistes qui pratiquent de plus en plus le C2 généralisé par les derniers accords conventionnels.

L’augmentation impacte enfin le montant de la prise en charge des cotisations sociales des médecins conventionnés tout comme de nombreuses autres activités (accueil des urgences hospitalières, établissements pour personnes âgées, etc.). On jongle avec des centaines de millions d’euros.

Pour garantir que les réponses apportées concourent véritablement à l’amélioration de l’accès aux soins, de la gradation des soins et des coopérations pluriprofessionnelles, les négociations à venir doivent associer toutes les parties prenantes, représentants des médecins libéraux et aussi des autres professionnels de santé, de la pluri-professionnalité et des patients.

Le tiers payant : ce révélateur

Comme l’ont bien compris la plupart des pays de l’OCDE, le tiers payant facilite l’accès aux soins.

Le Tiers Payant est un sujet sensible chez les médecins libéraux pour de multiples raisons mais aussi parce qu’il pose la question essentielle de qui – de la sécurité sociale ou des malades eux-mêmes – finance les soins médicaux en France.

La sécurité sociale gère l’argent de la solidarité c’est à dire la contribution de toute la population. Les soins apportés aux malades sont toujours réglés. Cette solvabilisation est un atout considérable pour les acteurs de santé dans un monde économique où les défauts de paiement sont une cause directe de nombreuses faillites. Sans cette solvabilisation et sans le soutien des 174 milliards d’euros de financement solidaire, les médecins seraient moins nombreux dans notre pays, réaliseraient moins d’actes et n’auraient pas la certitude d’être payés pour leur travail.
Cette évidence économique n’est pas acceptée par les plus libéraux des médecins qui, s’accrochant au paiement à l’acte et au paiement direct, ne reconnaissent pas le rôle central de la sécurité sociale dans leur activité de soins.

Pour réorienter les demandes de soins vers le premier recours, le tiers payant s’impose et les pouvoirs publics doivent le rendre effectif et simple pour les médecins généralistes.

Le tiers payant est déjà largement utilisé par l’hôpital, par toutes les autres professions de santé et notamment pour les actes les plus chers des médecins notamment les examens techniques spécialisés

Les adversaires du tiers payant font aussi valoir la difficulté d’obtenir les sommes dues par les complémentaires santé. Ce sujet n’est pas spécifique aux professionnels de santé mais aux complémentaires santé. Le tiers payant sert ni plus ni moins que de révélateur de cette réalité : parmi les centaines d’assurances complémentaires santé, toutes ne remboursent pas les malades avec facilité. Par méconnaissance ou compte-tenu des sommes à récupérer, les patients ne suivent pas tous leurs remboursements aussi précisément que les professionnels. Sur ce point le développement du tiers payant doit permettre aux pouvoirs publics de résoudre ces dysfonctionnements identifiés par les professionnels et de garantir que les contrats d’assureurs complémentaires santé respectent leurs engagements contractuels y compris pour de petites sommes. A titre d’exemple, sur une consultation à 23 euros d’un médecin généraliste, les complémentaires remboursent 6,10 euros.

Le tiers payant de premier recours est un signal fort sans lequel notre système de santé continuera à dériver comme aujourd’hui vers plus de recours direct vers les médecins spécialistes et l’hôpital, c’est-à-dire aussi plus de dépenses de santé et moins d’efficience. Faire revenir les patients aux soins de premier recours nous permettra de revenir à la gradation des soins, d’améliorer les indicateurs sanitaires et d’équilibrer les dépenses de santé.

Instrument d’accès aux soins, indicateur fort du rôle de premier recours du médecin généraliste, révélateur d’éventuels dysfonctionnements, garantie de solvabilisation du travail effectué, le tiers payant est un outil essentiel dans notre système de santé.
Avec un engagement fort des pouvoirs publics, le tiers payant garantit le paiement du travail des médecins généralistes et l’accés aux soins des malades.

La grève – suite

En annonçant une grève pendant les vacances de fin d’année, l’ensemble des syndicats médicaux ont pris en otage les médecins qui passaient – comme chaque année et comme la grande majorité des Français – quelques jours en famille pour les fêtes. En général, à cette période, les services d’urgences se plaignent d’être débordés du fait des départs en vacances des médecins libéraux et réclament des moyens supplémentaires. Cette année ils ont été pris de vitesse.

Trois raisons expliquent ce choix :

  • Il était judicieux pour décompter un nombre maximal de vacanciers comme étant des grévistes de choisir la période où il y a le plus de vacanciers et le moins d’activité de soins.
  • Par ailleurs, l’exaspération des soignants est majeure. Les raisons en sont nombreuses et différentes, voire diamétralement opposées selon les spécialités considérées. Un récent sondage montre que la France est le deuxième pays le plus pessimiste : les soignants n’échappent pas à la sinistrose ambiante.
  • Le trou médiatique de fin d’année est une aubaine pour les syndicats médicaux de se faire mieux entendre. Obnubilés par les prochaines élections professionnelles (chacun d’eux y jouera sa survie), quel meilleur accès aux médias que d’annoncer une grève des soins au moment où l’ensemble des Français se souhaitent une bonne santé !

Tous les syndicats médicaux se sont donc mis d’accord pour refuser toute forme de compromis avec l’Etat : rien ne doit changer dans le système actuel (ce faisant, c’est la frange la plus ultra libérale des médecins qu’ils séduisent).

Ils refusent en bloc le Tiers Payant Généralisé et exigent le retrait de la Loi de Santé aux motifs qu’elle serait liberticide.

Les médecins généralistes sont loin de tous approuver les refus de soins et la guérilla contre le Tiers Payant généralisé menée par les syndicats.

D’ailleurs, les chiffres d’activité qui viennent d’être publiés montrent que l’activité 2014 est identique et même légèrement supérieure à celle de 2013.

Cet acharnement contre le Tiers-Payant n’est pas le moindre des paradoxes quand l’on sait que les syndicats ont accepté sans dire un mot la mise sous tutelle des ordonnances des médecins généralistes. Pour rappel, il est maintenant obligatoire – pour l’instant pour deux médicaments – de demander l’autorisation à la Sécurité Sociale avant de rédiger l’ordonnance.

Il est important de souligner ici que la Loi de Santé concerne avant tout les patients et l’accès aux soins. Pourtant, les syndicats de médecins voudraient seuls décider pour le compte des malades et des pouvoirs publics. Or, leur légitimité à se poser comme unique interlocuteur est contestable, d’autant qu’aucune proposition pour garantir l’accès aux soins sur tout le territoire (et encore moins de garanties de continuité des soins) ne sont faites.

La situation est donc bloquée devant la possible mise en place du Tiers Payant généralisé (que la majorité des pays occidentaux ont déjà adopté) et la suppression du paiement à l’acte direct qu’il implique.

Il est temps d’abandonner le vieux rêve des libéraux d’un maintien du paiement direct et en espèces. Devant l’avancée sociale, simple et moderne du Tiers Payant, ce n’est plus qu’un vestige du passé.

Lorsque l’arc-boutant du paiement direct s’écroulera, un nouvel équilibre plus respectueux de l’accès aux soins pourra émerger.
Martial Olivier-Koehret
Président de Soins Coordonnés
m.olivierkoehret@soinscoordonnes.fr